Philippe Abi-Akl
L'Orient Le Jour
Au nom du pays social, exsangue et qui ploie sous une flambée sans précédent de l'essence, donc des prix, les organismes économiques menacent de bouger, pour forcer les politiciens à mettre un terme à une crise ministérielle qui dure depuis des mois. Faute de gouvernement accrédité, et comme ne cesse de le souligner la ministre sortante des Finances, non seulement il n'y a aucun traitement du mal socio-économique qui s'aggrave, mais également un danger que l'État ne puisse bientôt plus payer ses fonctionnaires ! Autre perspective pénible : alors que le Liban doit honorer dans les prochains mois des intérêts de dette extérieure qui s'élèvent à près d'un milliard de dollars, il faudra régler la question du mandat du gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, qui expire en juillet. Fortement irrités par des exigences de parties politiques liées à l'échéance des législatives de 2013, notamment en ce qui concerne le département-clé de l'Intérieur, les organismes économiques réclament que chacun fasse des concessions d'ordre national et facilite la mission du Premier ministre désigné, Nagib Mikati.
Dans cet esprit, la société civile a fait savoir qu'elle apprécie beaucoup la position du ministre sortant de l'Intérieur, Ziyad Baroud, qui a fait savoir qu'il ne brigue pas sa propre succession, précisant qu'il en a informé le chef de l'État, le président Michel Sleiman, il y a déjà trois mois. Il a indiqué qu'il ne souhaite pas se voir imputer la responsabilité de retarder la formation du gouvernement. Et qu'il ne faut pas faire croire aux gens que le président Sleiman aurait quelque chose à se reprocher à ce propos.
Piège subtil
Un sacrifice qui contre les calculs de parties qui recherchent des surenchères de conflit ouvert avec Baabda. Baroud ne peut plus être accusé d'être au centre de la crise. Et c'est donc ailleurs que réside la cause de la tension électrique qui continue à régner en matière de formation.
Selon un professionnel qui suit les développements de près, il s'avère que le vent d'optimisme que des responsables du 8 Mars ont voulu faire souffler était fabriqué de toutes pièces, et qu'aucune difficulté n'a été levée à ce jour. Il estime dès lors que les pronostics sur un dénouement cette semaine sont erronés, ajoutant que les intentions cachées relèvent du torpillage pur et n'ont aucun lien direct avec le double problème de la répartition des portefeuilles et des noms.
Selon cette source, Baroud, en jouant la carte du désintéressement, apparaît paradoxalement comme un superministre finalement incontournable ! Au point que même ses adversaires reconnaissent maintenant qu'il a, tout compte fait, réussi ses mandats à l'Intérieur. Et que s'il y a problème, toujours selon la même personnalité, c'est bien au niveau du général Michel Aoun, leader du CPL comme de l'important bloc parlementaire dit de la réforme et du changement, qu'il se situe.
Ainsi un ministre membre du groupe aouniste répète après son chef de file que l'Intérieur doit revenir de droit à cet ensemble qui constitue le plus grand rassemblement parlementaire chrétien. Cependant, un conciliateur a suggéré l'issue suivante : le commandant en chef de l'armée, le général Jean Kahwagi, particulièrement concerné par le dossier, présenterait une liste de cinq postulants, tous d'anciens officiers que le président de la République et le général Aoun trouveraient admissibles. Mais le chef de l'État, arguant de ses responsabilités en tant que garant de la Constitution comme de la paix civile, répète qu'il ne peut renoncer au contrôle de l'Intérieur, ministère de la stabilité sécuritaire. Et qu'il ne peut admettre l'astuce d'une désignation par procuration et par autrui. Ses proches font valoir qu'en matière d'Intérieur, comme pour la Défense, les assistances étrangères, indispensables à l'entretien de la police dans son acception globale, restent liées au fait que ce département reste sous la coupe de Baabda. Et échappe au contrôle du Hezbollah, via ses alliés du cru.
Méfiance réciproque
Toujours est-il que le nœud du problème ministériel tient à un tel déficit de confiance réciproque entre le général Michel Sleiman et le général Michel Aoun, si bien que les conciliateurs n'arrivent pas du tout à arrondir les angles entre eux. Les difficultés se multiplient donc, et ce n'est plus de l'Intérieur seulement qu'il s'agit désormais, mais également des Télécoms, de l'Information, de la Justice et de la Santé. Bien que le 8 Mars tente de le dissimuler, ces départements font l'objet de convoitises opposées de la part de diverses composantes de la nouvelle majorité.
Ces complications font que certaines fractions n'arrivent pas à se fixer. Ainsi, le Hezbollah a répondu au Premier ministre désigné, qui le priait de lui indiquer quels seraient ses deux propres ministrables, qu'il faut d'abord arranger les choses avec le général Aoun. Autrement dit, qu'il n'y aurait rien de décidé par le parti de Dieu tant que le leader du CPL ne serait toujours pas satisfait ou n'accepterait pas un compromis quelconque.
Selon certains professionnels, les développements régionaux entrent en partie dans le retard de la mise en place d'un gouvernement. Globalement, ces bouleversements, ces chocs, surtout en Syrie, rejoignent dans leur finalité les vues communes du président Sleiman et du président Mikati plutôt que le projet des adeptes du front syro-iranien dit de résistance au plan américano-israélien.
Le 8 Mars, Hezbollah en tête, est donc encore plus intéressé par une prise effective du pouvoir au Liban. Mais le Premier ministre désigné prône la modération. Il veut un gouvernement de détente, et d'entente, autant que faire se peut. Non pas de défi, face à la nouvelle opposition.
La traditionnelle couverture étrangère fait défaut actuellement. Principalement à cause des troubles en Syrie, qui concernent hautement son allié organique iranien. Tandis que l'Arabie saoudite voit, de son côté, son attention retenue par la subversion à Bahreïn et par la guerre du Yémen. Le prochain cabinet devra donc être made in Lebanon. C'est bien pourquoi il tarde à voir le jour...
Encore que, selon ses proches, Mikati souhaite désormais aller vite en besogne. Car la prolongation de la crise affecte son influence, face aux revendications du pays social, ainsi d'ailleurs que la numération globulaire de la nouvelle majorité qui a porté son choix sur sa personne. Ils affirment même qu'il ne va plus hésiter, si les protagonistes ne mettent pas de l'eau dans leur vin, à proclamer un gouvernement de fait accompli. Sauf que, généralement, lorsqu'on se retrouve dans un tel état d'esprit, on agit sur l'heure, immédiatement. Et il ne semble pas s'y décider.